Je reviens tout juste d’une courte tournée estivale européenne avec le Chœur Tremblant. Du 12 au 23 août cet été, nous nous sommes produits à Lausanne, à Évian-les-Bains, à Thorens-Glières, puis à Châtel avec un concert qui profitait de la toute nouvelle salle culturelle de la ville pour enfin se terminer avec une participation à la fête des bergers La Belle Dimanche qui se déroulait en plein air et en montagne. Une aventure musicale et humaine qui aura permis au chœur de vivre intensément la musique au quotidien tout en visitant des lieux magnifiques. Au-delà du spectacle grandiose des Alpes, du lac Léman, des villes de Lausanne, d’Annecy et de Châtel, c’est la rencontre avec un public qui ne nous connaissait pas et qui, au hasard d’une annonce locale, s’est présenté aux différents concerts offerts par le chœur.
Ceux qui suivent les activités de nos ensembles vocaux sont souvent des membres de la famille proche ou éloignée. S’ajoutent à eux des mélomanes qui recherchent cette forme d’art. Si le groupe offre des prestations intéressantes, la qualité de son auditoire se reflétera par l’assiduité de tout ce monde au fil du temps. Il est difficile de se faire une idée juste de l’impact que peut avoir le chant choral sur les auditeurs en faisant abstraction du lien d’amitié ou familiaux qui nous unissent. De présenter nos chants à l’étranger nous a donné l’opportunité de créer un lien musical, de partager notre amour du chant choral. Ce qui suit est sans doute le plus beau cadeau que les choristes pouvaient espérer : les témoignages du public.
Un en particulier nous a tous profondément touchés. Lors de notre premier concert à Lausanne, un homme d’origine kurde, Monsieur Shadman A. Mahmoud, écrivain, homme de lettres ayant fait carrière à l’Organisation des Nations-Unis (ONU), était présent. Il m’a écrit un texte extraordinaire d’émotion et d’humanité :
« Voyager, c’est mourir un peu », dit-on en français.
« Ne pas voyager, c’est mourir tout court », disais-je.
Je ne savais pas encore, en franchissant les portes de votre concert, que ces deux phrases prendraient pour moi un sens nouveau.
Permettez-moi donc de vous partager quelques lignes, comme on dépose dans un carnet intime les traces d’un moment que l’on ne voudrait pas laisser disparaître.
Le concert à l’église Martin-Luther-King à Lausanne, puis notre brève et formidable rencontre, fortuite et inattendue, le lendemain à Bel-Air, m’ont apporté un souffle nouveau. Un souffle qui m’a rappelé quelque chose d’essentiel : la dignité de l’art, dans toute sa beauté, mais aussi dans toute sa fragilité.
Je garderai longtemps en mémoire vos mouvements de doigts, si fins dans l’air, comme s’ils dessinaient dans l’espace invisible les chemins des notes et des rythmes. Des gestes fragiles, presque imperceptibles, mais qui, pour moi, étaient infiniment plus puissants et plus mémorables que toutes les armes brandies par les dictateurs et les faiseurs de guerres.
Je me souviendrai aussi des doigts de la pianiste soliste, qui accompagnaient non seulement les notes, mais aussi les voix, les chants et les poèmes québécois que je me réjouis déjà de découvrir davantage.
Et puis, il y avait ces quarante voix.
Quarante femmes et hommes qui avaient traversé un si long chemin, du Canada jusqu’à Lausanne, pour offrir quelques instants de beauté à une salle où nous n’étions qu’une vingtaine.
Quarante voix venues de si loin pour nous rappeler que, malgré les frontières, les distances, les guerres et les blessures, l’être humain continue de chanter.
C’est peut-être cette fragilité qui m’a le plus bouleversé.
Lorsque j’ai vu l’une des choristes ne plus avoir la force de rester debout, vaciller presque jusqu’à l’évanouissement, puis devoir quitter un instant le groupe pour s’asseoir, j’ai pensé à la condition humaine elle-même : si fragile, si vulnérable, et pourtant toujours debout, toujours en mouvement, toujours capable de donner.
Mais, par-dessus tout, c’est votre humilité qui m’a profondément touché.
Lorsque vous avez remercié le public — une vingtaine de personnes seulement — en disant que vous étiez agréablement surpris de voir autant de monde, presque la moitié de votre équipe, quelque chose m’a particulièrement ému.
Il y avait dans ces quelques mots une simplicité et une gratitude qui deviennent rares dans notre monde.
À vrai dire, j’ai été encouragé à entrer dans le salon par l’un de vos collègues, dont l’humilité m’avait déjà touché.
Cette salle, je la connaissais sans vraiment la connaître.
Je suis passé devant elle pendant plus de trente ans, durant mon exil à Lausanne, sans jamais franchir sa porte. Je n’y étais entré qu’une seule fois, sur ses escaliers, dans un tout autre contexte : lors de manifestations où je venais exprimer ma douleur face aux meurtres commis contre mon peuple.
Et voilà que, des années plus tard, j’y suis entré pour une raison complètement différente.
Ce soir-là, juste avant de venir à votre concert, je venais de dire au revoir à un requérant qui vit « provisoirement » en Suisse depuis dix-sept ans.
Cette rencontre m’a rappelé, une fois encore, les étranges chemins de l’exil, de l’attente et de la vie.
Puis je suis entré dans votre concert.
Et là, pendant quelques instants, quelque chose s’est déplacé en moi.
Je n’étais plus seulement celui qui se souvient des blessures, des départs, des exils et des injustices. J’étais simplement un être humain parmi d’autres, assis dans une salle, à écouter des voix venues de loin, des mains qui faisaient naître la musique et des êtres humains qui, malgré leur propre fragilité, avaient choisi de voyager pour offrir de la beauté.
Alors, je voudrais dédier ces quelques mots à chacune et chacun des quarante membres de votre équipe :
« Voyager, c’est mourir un peu », dit-on.
Mais vous, en voyageant, vous êtes venus nous rappeler qu’il est parfois possible de renaître un peu.
Merci à chacune et chacun de ces quarante âmes qui tiennent encore debout, qui continuent à voyager, à chanter, à jouer, à créer et à donner.
Merci de nous rappeler, par la fragilité même de vos corps et de vos voix, la force extraordinaire de la vie.
Dans un monde si cruel, où nous sommes chaque jour témoins des risques, des souffrances et des violences qui frappent tant d’êtres humains, vous avez fait quelque chose de profondément simple et profondément humain : vous avez chanté.
Et parfois, chanter est déjà une manière de résister.
Une manière de dire que nous sommes encore là.
Une manière de dire que la vie, malgré tout, mérite encore d’être vécue, partagée et célébrée.
Je vous en remercie profondément.
Et je vous remercie, vous ainsi que chacune et chacun des membres de votre équipe, pour ce moment de beauté et d’humanité que je garderai précieusement dans ma mémoire.
Avec toute ma reconnaissance et mes sentiments les plus chaleureux,
Cordialement,
Shadman A. Mahmoud

Nos cœurs sont maintenant liés à jamais, Monsieur Mahmoud. Merci !
